Tuesday, February 05, 2008

Paulownia Tomentosa

J'ai dix ans et mes pieds nus martèlent
le sol carrelé du couloir

Le cellier regorge de vieux tissus et de vieux papiers
Dans le boudoir feutré on buvait le champagne et dévorait les fruits déguisés
une salle à manger dont j'escaladais les Voltaire
la cuisine où on s'affairait autour de beignets de carnaval et de tartes aux fruits
le grenier rempli de l'odeur du bois poussiéreux chauffé par le soleil - ses valises pleines de "Lisette" et de vieilles poupées
la cave et ses stocks de bocaux - le garage où sommeillait une charleston

la porte grinçante - un vieil évier de faience
un miroir, et le jardin
où majestueux dominait l'arbre immense

l'été on s'allongeait en dessous du feuillage
pour en rever les mille nuances ensoleillées

la bouche écarlate de groseilles et de framboises
les genoux écorchés et les vêtements salis par l'herbe
on riait au ciel sur les vieilles couvertures
comme les gamines d'ici jadis
Vingt ans plus tôt

Les bras tendres et blancs de l'enfance
tentaient en vacances
d'embrasser l'écorce vieille et rugueuse

Les cosses collectées dans un petit panier d'osier
bruissaient joliment à nos oreilles

Nous brassions l'air avec les gigantesques feuilles
et nous voguions au loin
tantôt avec des voiliers ventrus échappant aux pirates
tantôt avec de fines goelettes - les frêles esquifs filaient
vers le pays de tous les possibles

Les fleurs jalonnaient le sol
comme autant d'hommages à la mémoire du lieu

Le temps s'est dérobé

la maison s'est mise à résonner
d'un épais silence
les objets, muets de leur histoire
ont plongé dans le vide

Tout avait basculé au début du printemps.

Depuis la maison de Bregille
a vu passer d'autres enfants
mais leurs parents
ont coupé le paulownia

Ses racines sont restées là, en moi,
quelquepart
entre le coeur et le souvenir

Tout le monde rêve de quelque chose
Moi ce serait de voir fleurir à nouveau
le paulownia de mon enfance

Et pour conjurer
la tristesse qui m'envahit parfois
quand je repense à cette majesté déchue

je plante de jolis figuiers
et m'enfuis cavaler le long des crêtes.

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