
Les Bienveillantes
Roman de Jonathan Littell
Gallimard – NRF
ISBN 2-07-078097
A titre préliminaire je préciserai que je n’entrerai pas dans la polémique du type « Méritait-il le Goncourt ? ». Un prix, au final, est peu de chose – juste le résultat, symbolique, d’une combinaison hasardeuse d’influences plus politiques que littéraires (ce dont vous pourrez certainement vous convaincre en regardant plus attentivement la composition des jurys), et ce n’est pas ça qui compte. Au plus ceci vous poussera-t-il peut-être à l’acheter, mais là encore, ce n’est pas la question.
On a beaucoup écrit sur Les bienveillantes. Sur le net, vous trouverez, outre cette page, des centaines de résultats. Les plus doctes comme les plus bavards se sont penchés sur le pourquoi d’un tel succès. Il me semble même qu’un bouquin dédié aux fautes qui s’y trouvent a été écrit (tâche d’une noblesse ô combien exquise), c’est dire.
Moi, je voudrais juste vous faire part de ce que j’ai pu ressentir (peut-être même à défaut de comprendre) en le lisant.
Concernant le titre, une rapide lecture de Wikipedia vous apprendra qu’il existe une référence au mythe d’Oreste. Contrairement à ce qui a été dit je ne sais plus ou, ce n’est pas l’Histoire elle même qui est réduite à un mythe (ce qui conduirait à une sorte de déresponsabilisation par distanciation), mais une histoire. Cette analogie, même si elle a ses limites, peut être prise comme fil directeur lorsqu’on suit le personnage.
Une histoire, disais je. Celle d’un Allemand, Aue, embarqué par le tumulte de la seconde guerre mondiale. De la dérive individuelle dans la dérive collective.
D’une dérive on l’on passe d’un meurtre de masse, anonyme, à un meurtre individuel, avec de très intéressantes ramifications concernant les questions de responsabilité personnelle et sociale (morcellement du processus décisionnel, ignorance du peuple – je vous renvoie sur ce sujet au récit de Dagerman sur les procès de dénazification dans Un automne allemand) et de châtiment (et là je ne peux pas m’empêcher de jeter une passerelle vers Sous les bombes de Gert Ledig).
J’ai entendu dire que "Ca ne valait pas Primo Levi ou Anne Frank". Mais là encore, la question est de savoir ce que les gens cherchent dans ce livre. Ce n’est absolument pas comparable avec des récits de survivants, ce n’est pas un témoignage historique au sens premier du terme (vous serez d'ailleurs déçu si vous vous attendez à ça).
De la même manière, si vous avez lu Kaputt de Malaparte, ne vous attendez pas non plus à retrouver la même chose chez Littell.
Pour résumer (forcément de façon un peu réductrice), je dirais que l’Histoire reste contexte.
J’ai lu également quelqu’un qui disait « Je ne lirai pas les bienveillantes parce que ce n’est jamais qu’un « c’était les ordres » galvaudé ». Préjugé absolument infondé : on se situe bien au-delà d’une tentative de justification (ce que nous précise très rapidement le narrateur en écrivant qu’il n’a pas besoin de se justifier – ce qu’il ne cherche absolument pas à faire).
Lorsque j’ai commencé ce livre, j’ai rapidement repensé à un livre qui m’avait beaucoup marquée, de Robert Merle, La mort est mon métier (inspiré des mémoires de Rudolf Höss).
Il y a en effet d'assez nombreux points communs: importance de la religion, rapport à l’autorité et à l’obéissance, question du déterminisme…
Je pensais également, un peu trop rapidement sans doute, que Les bienveillantes était une autre illustration de la théorie de la banalité du mal développée par Hannah Arendt (et même prouvée scientifiquement).
Mais au fur et à mesure que notre narrateur décrit les hommes qui l’entourent, notamment, et je le cite, «ce brave Eichmann», et Höss (protagoniste principal de la mort est mon métier), ce raisonnement tient de moins en moins.
Parceque le narrateur, contrairement à ces deux derniers, ne s’identifie à aucun moment à son rôle dans le système, même si on garde l’image de quelqu’un qui se fait emporter (tout en retrouvant, au moment opportun, un pragmatisme étonnant), et la Weltanschauung absolutiste qui reste le paradigme de son univers. A titre subsidiaire, pour ce qui est de la place de l'absurde dans l'oeuvre, un perpetuel flottement lié à une absence de sens des évènements s'illustre notamment par les aspects parfois kafkaïens de l'administration allemande (notamment quand Aue doit remplir une tonne de formulaires pour la perte d'un véhicule, tandis que la mort de son auxilliaire passe quasiment inaperçue).
Mais cet emportement est lui-même dépassé par une dérive intérieure : on a l’impression que notre homme devient littéralement fou. Ceci ressort par exemple des longs développements consacrés à ses absences / rêves / hallucinations.
Quelqu’un a parlé d’un « Esthète foudroyé ».
Je trouve l’image particulièrement adaptée. La notion de la Culture, du Beau, de l’Art (musique – Bach dont les œuvres donnent leur nom aux subdivisions du livre—littérature, philosophie…) est récurrente – mais pour le grand malheur de Aue, tout ce qui est beau est, s’il n’est pas inaccessible, voué à disparaître.
Disparition et destruction émaillent donc le récit et font l’effet des chevaliers de l’Apocalypse, d'un Fléau inéluctable.
Meurtre de masse, front russe, bombardement, débâcle, et parmi ceci des êtres humains qui le sont de moins en moins (le flou entre l’humain est l’animal est flagrant dans les passages parlant du Tiergarten et ceux relatant les orphelins, devenus des hordes sauvages et brutales).
Notre narrateur lévite, à la fois froid et fiévreux.
Il est taraudé par un amour impossible (avec sa sœur – d’ailleurs je trouve la figure de la femme traitée de façon très particulière et intéressante) qui l’envahit et l’emplit de rage tout comme le gâchis de la guerre l’emplit de colère.
L’impuissance le ronge. Colère, résignation, tristesse.
Une force incroyable ressort de ce livre poignant au sens premier du terme (qui transperce).
J’ai en tête un Noël sur le front russe, avec des sapins crayonnés au mur à l’aide de charbon de bois, des guirlandes en papier journal et des étoiles en fer blanc.
Et des femmes enceintes qui portent leurs enfants comme des médailles en allant à la Mort.
La fin est surprenante (quoique Aue a tellement perdu pied qu’on peut tout attendre de lui), je ne l’avais pas vue venir, mais bien évidemment je ne vous la raconterai pas.
Concernant la longueur, le livre n’aurait rien perdu à être plus court … mais rien gagné non plus. Ce qui est très intéressant, ce sont les variations de rythme dans l’écriture et la facilité avec laquelle l’auteur se joue de nos repères. Le temps s’attarde, se carapate, disparaît, réapparaît…
J’ai aussi particulièrement apprécié la richesse de ce livre, très bien documenté (NDLR: si vous avez un peu de mal avec la langue de Goethe, lisez d’abord le glossaire se trouvant à la fin de l'ouvrage).
C’est une oeuvre dure, cruelle et exigeante, d’une densité impressionnante qui fait plus que facilement oublier les quelques tournures parfois un peu maladroites que l’on peut y trouver.
Roman de Jonathan Littell
Gallimard – NRF
ISBN 2-07-078097
A titre préliminaire je préciserai que je n’entrerai pas dans la polémique du type « Méritait-il le Goncourt ? ». Un prix, au final, est peu de chose – juste le résultat, symbolique, d’une combinaison hasardeuse d’influences plus politiques que littéraires (ce dont vous pourrez certainement vous convaincre en regardant plus attentivement la composition des jurys), et ce n’est pas ça qui compte. Au plus ceci vous poussera-t-il peut-être à l’acheter, mais là encore, ce n’est pas la question.
On a beaucoup écrit sur Les bienveillantes. Sur le net, vous trouverez, outre cette page, des centaines de résultats. Les plus doctes comme les plus bavards se sont penchés sur le pourquoi d’un tel succès. Il me semble même qu’un bouquin dédié aux fautes qui s’y trouvent a été écrit (tâche d’une noblesse ô combien exquise), c’est dire.
Moi, je voudrais juste vous faire part de ce que j’ai pu ressentir (peut-être même à défaut de comprendre) en le lisant.
Concernant le titre, une rapide lecture de Wikipedia vous apprendra qu’il existe une référence au mythe d’Oreste. Contrairement à ce qui a été dit je ne sais plus ou, ce n’est pas l’Histoire elle même qui est réduite à un mythe (ce qui conduirait à une sorte de déresponsabilisation par distanciation), mais une histoire. Cette analogie, même si elle a ses limites, peut être prise comme fil directeur lorsqu’on suit le personnage.
Une histoire, disais je. Celle d’un Allemand, Aue, embarqué par le tumulte de la seconde guerre mondiale. De la dérive individuelle dans la dérive collective.
D’une dérive on l’on passe d’un meurtre de masse, anonyme, à un meurtre individuel, avec de très intéressantes ramifications concernant les questions de responsabilité personnelle et sociale (morcellement du processus décisionnel, ignorance du peuple – je vous renvoie sur ce sujet au récit de Dagerman sur les procès de dénazification dans Un automne allemand) et de châtiment (et là je ne peux pas m’empêcher de jeter une passerelle vers Sous les bombes de Gert Ledig).
J’ai entendu dire que "Ca ne valait pas Primo Levi ou Anne Frank". Mais là encore, la question est de savoir ce que les gens cherchent dans ce livre. Ce n’est absolument pas comparable avec des récits de survivants, ce n’est pas un témoignage historique au sens premier du terme (vous serez d'ailleurs déçu si vous vous attendez à ça).
De la même manière, si vous avez lu Kaputt de Malaparte, ne vous attendez pas non plus à retrouver la même chose chez Littell.
Pour résumer (forcément de façon un peu réductrice), je dirais que l’Histoire reste contexte.
J’ai lu également quelqu’un qui disait « Je ne lirai pas les bienveillantes parce que ce n’est jamais qu’un « c’était les ordres » galvaudé ». Préjugé absolument infondé : on se situe bien au-delà d’une tentative de justification (ce que nous précise très rapidement le narrateur en écrivant qu’il n’a pas besoin de se justifier – ce qu’il ne cherche absolument pas à faire).
Lorsque j’ai commencé ce livre, j’ai rapidement repensé à un livre qui m’avait beaucoup marquée, de Robert Merle, La mort est mon métier (inspiré des mémoires de Rudolf Höss).
Il y a en effet d'assez nombreux points communs: importance de la religion, rapport à l’autorité et à l’obéissance, question du déterminisme…
Je pensais également, un peu trop rapidement sans doute, que Les bienveillantes était une autre illustration de la théorie de la banalité du mal développée par Hannah Arendt (et même prouvée scientifiquement).
Mais au fur et à mesure que notre narrateur décrit les hommes qui l’entourent, notamment, et je le cite, «ce brave Eichmann», et Höss (protagoniste principal de la mort est mon métier), ce raisonnement tient de moins en moins.
Parceque le narrateur, contrairement à ces deux derniers, ne s’identifie à aucun moment à son rôle dans le système, même si on garde l’image de quelqu’un qui se fait emporter (tout en retrouvant, au moment opportun, un pragmatisme étonnant), et la Weltanschauung absolutiste qui reste le paradigme de son univers. A titre subsidiaire, pour ce qui est de la place de l'absurde dans l'oeuvre, un perpetuel flottement lié à une absence de sens des évènements s'illustre notamment par les aspects parfois kafkaïens de l'administration allemande (notamment quand Aue doit remplir une tonne de formulaires pour la perte d'un véhicule, tandis que la mort de son auxilliaire passe quasiment inaperçue).
Mais cet emportement est lui-même dépassé par une dérive intérieure : on a l’impression que notre homme devient littéralement fou. Ceci ressort par exemple des longs développements consacrés à ses absences / rêves / hallucinations.
Quelqu’un a parlé d’un « Esthète foudroyé ».
Je trouve l’image particulièrement adaptée. La notion de la Culture, du Beau, de l’Art (musique – Bach dont les œuvres donnent leur nom aux subdivisions du livre—littérature, philosophie…) est récurrente – mais pour le grand malheur de Aue, tout ce qui est beau est, s’il n’est pas inaccessible, voué à disparaître.
Disparition et destruction émaillent donc le récit et font l’effet des chevaliers de l’Apocalypse, d'un Fléau inéluctable.
Meurtre de masse, front russe, bombardement, débâcle, et parmi ceci des êtres humains qui le sont de moins en moins (le flou entre l’humain est l’animal est flagrant dans les passages parlant du Tiergarten et ceux relatant les orphelins, devenus des hordes sauvages et brutales).
Notre narrateur lévite, à la fois froid et fiévreux.
Il est taraudé par un amour impossible (avec sa sœur – d’ailleurs je trouve la figure de la femme traitée de façon très particulière et intéressante) qui l’envahit et l’emplit de rage tout comme le gâchis de la guerre l’emplit de colère.
L’impuissance le ronge. Colère, résignation, tristesse.
Une force incroyable ressort de ce livre poignant au sens premier du terme (qui transperce).
J’ai en tête un Noël sur le front russe, avec des sapins crayonnés au mur à l’aide de charbon de bois, des guirlandes en papier journal et des étoiles en fer blanc.
Et des femmes enceintes qui portent leurs enfants comme des médailles en allant à la Mort.
La fin est surprenante (quoique Aue a tellement perdu pied qu’on peut tout attendre de lui), je ne l’avais pas vue venir, mais bien évidemment je ne vous la raconterai pas.
Concernant la longueur, le livre n’aurait rien perdu à être plus court … mais rien gagné non plus. Ce qui est très intéressant, ce sont les variations de rythme dans l’écriture et la facilité avec laquelle l’auteur se joue de nos repères. Le temps s’attarde, se carapate, disparaît, réapparaît…
J’ai aussi particulièrement apprécié la richesse de ce livre, très bien documenté (NDLR: si vous avez un peu de mal avec la langue de Goethe, lisez d’abord le glossaire se trouvant à la fin de l'ouvrage).
C’est une oeuvre dure, cruelle et exigeante, d’une densité impressionnante qui fait plus que facilement oublier les quelques tournures parfois un peu maladroites que l’on peut y trouver.
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