Tuesday, May 27, 2008

Alberto Ongaro -- La taverne du doge Loredan


Roman traduit de l'italien
par Jean Luc Nardone et Jacqueline Malherbe-Galy
Editions Anacharsis, collection Fiction
ISBN 978-2-914777-32-2

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Ca raconte quoi?

A venise, dans un palais défraichi, vit un éditeur blasé - ancien marin ayant jeté l'ancre - avec son assistant, Paso Doble. Une relation très particulière, faite de chicanes et de cachotteries, unit ces doubles.

En ce lieu, de l'absurde, du non sens. Un mannequin de cire vétu d'un long manteau trône ici, symbolique d'un passé obscur et tumultueux. Les objets sont facetieusement cachés par Paso Doble et sommeillent jusqu'à ce qu'on les (re)découvre quelques temps plus tard.

Parmi ces belles endormies, un vieil ouvrage, mystérieux, anonyme et poussiéreux.

Le manuscrit s'attache à raconter les péripéties d'un jeune homme, aventureux et libertin, dénommé Jacob Flint, au début du XIXe siècle, de Londres àVenise. Il doit quitter urgemment l'endroit où il vit après provoqué en duel (et tué!) l'époux de l'une de ses amantes.

Arrivé à Londres, un mafieux local l’introduit dans un lieu appelé la Taverne du doge Loredan, treffpunkt notoire des gens du milieu.

La maîtresse des lieux s'appelle Nina. Elle est belle et flamboyante, et fréquente Fielding, homme richissime et puissant, mais exhalant une odeur infernale et persécuté par deux corneilles bavardes.


S'ensuit alors un triangle amoureux presque classique: Flint et nina deviennent amants et Fielding , jaloux, souhaite se venger, provoquant une fois encore la cavale de Flint. Nina Disparait.

Une course poursuite s'entame a travers tout le continent.

Dans leur palais venitien, l'éditeur et son assitant suivent, avides, le récit, tout en prenant le relais en discutant.
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Quelques lignes

Toujours plus souvent là où je me trouve un homme sans visage apparaît devant moi et s'arrête près de moi toujours plus longtemps que ce que je puis supporter.


C'est un homme grand et sec, vêtu avec élégance, une longue redingote étroite de velours noir, lisse et sans plis, des pantalons ajustés de la même couleur et du même tissu que la veste, une chemise de soie blanche, des souliers à boucles d'argent, un tricorne démodé qui couvre en partie la surface vide et plate de son visage. Je ne sais si l'homme de chair et d'os dont je ne présente ici que le simulacre a jamais été vêtu ainsi : je ne l'ai jamais vu mais dès le jour où, hélas, j'eus la certitude de son existence je lui attribuai par hasard l'attitude et les vêtements, sinon le visage, caché d'ailleurs par son chapeau, du gentilhomme arrogant qui rentre chez lui après une nuit de débauche dans l'un des tableaux appelés Le Cavalier de William Beckford, qui fut un bon ami de mon grand-père et dont les oeuvres furent accrochées pendant de nombreuses années dans la pinacothèque de ma famille avant d'être vendues à la National Gallery.



Puisque je lui ai fait comprendre plusieurs fois que je me passerais volontiers de sa compagnie, l'inconnu a, surtout ces derniers temps, redoublé la fréquence de ses visites, disant que s'il doit être considéré comme une obsession c'est comme telle qu'il doit se comporter, que l'on ne peut attendre d'une obsession une conduite de gentilhomme discret et raisonnable et que donc il est de son devoir de me prendre par surprise quand je m'y attends le moins, de se glisser dans mes pensées quand je cherche à penser à autre chose, d'envahir ma mémoire quand je tente d'oublier. La souffrance que les visites de ce fantôme de velours me donnent multiplie avec de méchants résultats la frustration de ne pas être parvenu à savoir quelque chose de plus sur son compte, de ne pas connaître son nom, de ne pouvoir imaginer de son visage qu'une sorte de tache de plâtre à demi couverte par un tricorne. De lui je sais en effet bien peu.


De lui je sais seulement, pour en avoir entendu parler une seule fois et pendant quelques minutes, qu'il est un gentilhomme vénitien de belle allure et de riche famille, qu'il aime par-dessus tout au monde celle qui dans le dialecte de son village est appelée Mona et qu'il en est aimé, qu'il possède à Venise un élégant petit palais aux pièces décorées de précieux objets orientaux et africains et de beaucoup d'autres témoignages de ses voyages et qu'il dispose aussi d'une belle demeure dans la campagne vénitienne où, je suppose, il emmène les jeunes dames que sa grâce et sa fortune lui permettent de séduire. Rien d'autre.

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C'est comment?

Compliqué à suivre au premier abord du fait de la double narration / des histoires en miroir. Les deux narrations s'articulent comme en musique avec un schéma de question réponse.
C'est un roman libertin, baroque, très travaillé (au sein même du récit dont Flint est le héros direct, d'autres récits s'emboitent à la manière de matriockas), et mouvementé (on peut meme avoir du mal à suivre). La frontière entre les deux récits, qui se font échos, est marquée physiquement par une légère différence de taille de police.
J'ai bien aimé cet objet littéraire non clairement identifiable, mais il se mérite.

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