Thursday, September 21, 2006

Avenue d'Italie, 18h30

Je m'engouffre, les bras chargés de courriers en souffrance, dans la gueule béante du temple administratif de la Poste, Hermès des temps modernes.

La file d'attente, presque décourageante, dessine un long entortillement intestinal.

Positionnée, campée au sol, bouquin entrouvert tant bien que mal dans la main droite, prête à être digérée par la masse: je délimite mon Lebensraum virtuel et garde un oeil sur mes côtés de façon à me prémunir de tout resquilleur importun.

Un jeune homme juste à côté de moi sent le savon ou la lessive et s'évente tant bien que mal avec ses formules de chèque.
Une femme, devant, les talons blanchis et avachis sur la semelle de ses sandales, la nuque charnue ployant sous l'ennui, feuillette un univers de paperasse.
Celui-ci, rebelle, se répand à terre comme une constellation bizarre d'astres en format A4.

Quelques vieillards qui auront oublié de mourir s'avancent, les épaules voutées et tremblantes. Un petit sourire plissé leur tord les lèvres et vous implore de bien vouloir leur céder votre place. (ndlr: Mais pourquoi, lorsqu'on a toutes ses journées de libres, se contenter des heures creuses alors qu'il est possible de jouir des bains de foule propres aux heures de pointe ?)

Une dame du guichet explique de quatre façons différentes (1/ version française, 2/ version administrative, 3/ version spéciale demeurés, 4/ version "ma pédagogie a des limites") à un client malcomprenant que non, elle ne peut pas lui donner l'argent qu'il souhaite retirer car celui-ci n'a pas été versé.

Un quart d'heure plus tard, accablée par l'attente, je n'ai franchi que la moitié du système digestif.

*J'oscille d'un pied à l'autre et fixe les mollets de la femme qui me précède;

**réprime un fou rire à la vue de la pilosité fournie de ceux-ci;

***compte les carreaux au sol et visualise d'improbables parties d'échecs entre cadavres d'insectes et papiers volants cloués au tapis;

****calcule un budget dans ma tête;

*****recalcule, mes neurones conceptualisant mal le désastre;

******m'interroge sur la possibilité de pouvoir me considérer comme responsable de la ruine du système social, compte tenu du cumul APL - Assedic - Indemnités de stage dont je vais peut-être pouvoir bénéficier;

*******froncille le sourcil gauche sous le poids d'une responsabilité aussi outrageante.

Quelques instants après cette gymnastique et une fois ma besogne accomplie, je retourne dans la rue comme certains retournent à la vie. Rumeurs et lumière de la ville m'enveloppent avec douceur.

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